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Les enfants de mer de Boracay

Il y a quelques semaines encore, j’ignorais où j’habiterais en 2017. La fin de mon visa vacances-travail approchait, je cherchais désespérément un emploi pour obtenir un visa de travail et rester dans ce petit bout de presque-Chine que j’aimais tant. Sur le point d’abandonner, prête à quitter Hong Kong définitivement et à rentrer en France, voilà que j’ai trouvé un emploi, oui un vrai, enfin, et un bon – jugez plutôt, j’allais devenir responsable de la médiathèque de l’Alliance Française !

Il est encore des moments où je reste sans voix  devant les hasards qui ont éclos devant moi depuis mon départ pour l’inconnu.

Ivre de joie, j’ai entrepris un périple de sept semaines à travers le Japon, Taïwan et ma France natale, avant de revenir à Hong Kong pour une nouvelle vie de jeune expatriée étrangement classique.

Mais j’aborderai ces voyages-là plus tard.

Pour l’heure, je veux parler d’une île.

C’est une île dont il y a encore six mois, je n’avais jamais entendu parler. Pour s’y rendre, il faut s’engager dans un long périple depuis Hong Kong, et s’armer de patience pour traverser les étapes du voyage – métro, avion, taxi-van, ferry, tricycle – avant d’arriver, enfin, incrédule et soulagé, sur l’île de Boracay, aux Philippines. Là-bas, les eaux sont turquoise. D’un bleu si translucide qu’on en oublie tous les océans gris du monde – il n’y a plus, à l’horizon, que cette vaste étendue d’aigue-marine, éclatante, scintillante, magnifique à l’infini.

On prend une auberge sur la plage. Il faut supporter le bruit rauque des basses jusqu’à six heures, la rumeur assourdissante de la fête ; c’est le prix à payer pour avoir la liberté de se jeter à la mer sitôt levé le matin, n’ayant que quelques mètres à parcourir sur le sable blanc, quelque pas étonnés sur la berge d’ivoire, que vient éclabousser l’immense étendue bleue en taches impressionnistes.

Bientôt nos corps se laissent aller au roulis marin, renouant avec un confort amniotique depuis longtemps oublié. Nos peaux se colorent d’ambre sous le soleil de neuf heures.

On prend le petit-déjeuner au « Real Coffee & Tea Cafe », un mythique restaurant en bambou perché sur la plage, tenu par une dame américaine et sa fille depuis vingt ans. La propriétaire est une femme de soixante ans et plus, aux cheveux blonds et permanentés, et ressemble aux personnages féminins que l’on imagine trouver dans les westerns américains.

On loue un bateau privé pour une balade en mer entre amis, masques de snorkeling au fond de la cale, bières fraîches éclaboussées de sel de mer, musique rythmée à plein volume. C’est qu’il ne faut pas manquer le coucher de soleil depuis la pointe nord de l’ile, où d’autres touristes partageront avec nous le spectacle orangé de quelques instants.

Les vendeurs à la sauvette par dizaines nous accostent sur la plage, malgré les panneaux qui interdisent le racolage ; on se demande comment ces hommes coiffés de quinze chapeaux à la fois gagnent assez d’argent avec leurs maigres ventes. De toute façon, ils ne sont pas aussi collants qu’à Bali, et insistent peu devant la mine quelque peu lasse du touriste qui se voit proposer la millième paire de lunettes de soleil de la journée.

Ces vendeurs prennent parfois le visage d’angelots de huit ou neuf ans qui ont déjà le sens des affaires aiguisé. Ils viennent nous vendre des bracelets « un million de pesos ! Un million ! Regardez comme c’est joli », ils slaloment entre nos dos paresseusement courbés sur des coussins, et l’instant d’après sautent dans la mer ! Ils sont perchés aux portants des bateaux « banca », leurs petites têtes hautes offertes au vent, agiles comme seuls les enfants insulaires peuvent l’être. Ce sont des enfants de la mer, les enfants de mer de Boracay.

Nous étions un groupe d’amis ensemble, pour quatre jours à Boracay, à manger, à boire des coups en mer ou dans des bars, à nager parmi les eaux claires du Pacifique, mais je suis repartie seule, de nuit, un mardi.

Pour une raison qui m’échappait, j’avais réservé un vol Kalibo-Manille-Hong Kong à 3h50 du matin, prise sans doute de cette absurde envie de compliquer inutilement les choses qui m’animait parfois. Sur l’interminable chemin du retour, je me suis imaginée dans la peau de l’un de ces étudiants américains fraîchement diplômés, en tour du monde sabbatique d’un an pour « se trouver ». Je me suis demandé ce qui m’avait amenée là, moi la gamine capricieuse de la campagne beaucéenne, ce que je faisais là aux Philippines, entassée dans un taxi-van quelque part sur une île avec dix autres passagers inconnus, un jour de janvier à 23h. Je me suis demandé quelle force m’avait saisie pour partir ainsi au bout du monde, à 25 ans, abandonnant un CDI, une vie plutôt confortable et bien remplie – je me suis demandé surtout par quel miracle j’allais mieux, enfin mieux, après des années d’errements, d’agressivité latente.

J’y pensais dans le ferry, terme utilisé pour désigner la navette de fortune reliant Kalibo à Boracay, en roulant sur la mer noire de 22h, distraite parfois par les lumières allumées des bateaux environnants.

J’y pensais pendant l’éternelle attente dans le tout petit aéroport aux murs parsemés de geckos. Pourtant il me semble que je ne savais toujours pas – était-ce la banale envie de voyager qui m’avait révélé de nouveaux horizons ou bien les gens rencontrés en chemin, depuis l’année initiatique aux Etats-Unis, ou encore les bienfaits d’avoir quitté la France et adopté d’autres points de vue ? Il me semblait, au décollage de l’avion vers Manille, que c’était un peu des trois ; mais surtout, in fine, que j’avais eu le courage de m’écouter, de laisser place à ce moi qui disait vouloir plus, de me jeter, entière, désarmée, inexpérimentée, aux portes du défi. Sans doute, oui, c’était là la partielle vérité – je m’étais imposé une vie plus difficile pour devenir une meilleure personne, et cela avait fait naître une meilleure version de la petite gamine boudeuse de la campagne beaucéenne.

A l’aéroport de Hong Kong, groggy de fatigue, j’ai songé aux autres terres qui m’accueilleront sans que je le sache à ce jour, à ces paysages qui me porteront, effrayants et bienveillants, m’offrant simplement leurs teintes, leur silence, leur approbation insonore ; fais de ton mieux, petite gamine boudeuse, fais de ton mieux, et tu offriras aussi un jour au monde ton visage apaisé.


ENGLISH VERSION

The Sea Babies of Boracay

A few weeks ago, I still didn’t know where I would be living in 2017. My Working Holiday visa was about to expire, I was desperately looking for a job and a visa sponsorship to stay in this little piece of almost-China I loved so much. 

On the brink of giving up, ready to leave Hong Kong for good and move back to France, I however found a job; yes, a real job, finally, and a good one – I was to become the chief librarian of the French Alliance! 

I am still left occasionally speechless by the chances that have sprung before me since I embarked on my journey. 

Overjoyed, I set upon traveling for seven weeks through Japan, Taiwan and my native France, before returning to Hong Kong to start a surprisingly unremarkable life as a young expat. 

But more on these travels later. 

For now, I wish to write about an island. 

It is an island which, up until about six months ago, I had never yet heard of. To reach it, one must undertake a long haul from Hong Kong, and practice patience when ticking off the different steps of the journey – metro, plane, taxi-van, ferry, tricycle – before finally making it, incredulous and relieved, to the island of Boracay, Philippines.  

Waters are turquoise-blue there, of such a translucent shade of blue that one will forget all the grey oceans in the world – a mere sparkling, dazzling, resplendent stretch of aquamarine endlessly fills the horizon.

A hostel on the beach was booked. One must endure the raucous bases and deafening party rumble until 6 am; such is the price to pay to enjoy the freedom of throwing oneself in the water upon awakening, having mere steps to walk on white sands, few astonished paces to lay on ivory banks bespatted with impressionist stains of blue.  

Sooner than later our bodies will be set adrift, taken away by the great marine rolling, reconnecting with a long forgotten amniotic comfort. Our skin will take on amber tones in the nine o’clock sun.  

Breakfast will be had at « Real Coffee & Tea Cafe », a legendary bamboo-made restaurant perched on the sea, run in turns by an American lady and her daughter. The lady is in her sixties, has blonde permed hair, and resembles the female characters one might expect to find in American westerns.  

A private boat will be rented for a sea ride with friends, snorkeling masks tucked in the hold, chilled beers splashed with sea salt, party music turned on loud. None of us will want to risk missing the sunset from the northern end of the island, where we will take in the fleeting, orange spectacle along with other tourists. 

Hawkers accost us by the dozen on the beach, despite signs forbidding touting. I wonder how the touts wearing fifteen hats at once make enough of a living with such few sales. Anyhow, they are not as clingy as the ones in Bali, refraining from hammering away at weary tourists being offered their thousandth pair of sunglasses of the day. 

These hawkers sometimes come in the form of little eight or nine year old angels, already gifted with a sharp business mind. They come to us to sell us bracelets « one million pesos! One million! Look how pretty they are! », they weave between our backs lazily lying on cushions, and the next thing you know, they are perched on the outriggers of « banca » boats, their little heads held high, facing the wind, agile as only island kids can be. They are sea babies, the sea babies of Boracay.  

I was in Boracay for four days with a group of friends, eating, having drinks at sea or in bars, swimming amid the clear waters of the Pacific; but I left alone, one Tuesday night. 

For inexplicable reasons, I had booked a Kalibo-Manila-Hong Kong flight departing at 3:50 am, most likely lead by the asurd urge to complicate things that sometimes gets into me.  

On the neverending way back, I pictured myself as one of these freshly graduated American students on sabbatical year world tours to try and « find themselves ». I wondered what had brought me there, what this moody little girl from the deep French countryside was doing in the Philippines, crammed in a taxi-van somewhere on an exotic island with ten other strangers, one fine January night at 11 pm. I wondered which force had driven me to travel so far away at the age of 25, to the other side of the world, leaving a permanent job, a rather comfortable and busy life behind. Above all, I wondered how in the world I was finally doing better, after years of vagaries and quiescent aggressiveness.  

Those were my thoughts on the ferry, or rather the makeshift waterbus linking Kalibo to Boracay through the black, 10 o’clock sea, amid distracting lights emanating from surrounding boats. 

Those were my thoughts, still, during the interminable wait in the tiny, gecko-walled airport. Still, I hadn’t quite fathomed what it was back then – was it the terribly common urge to travel that had lead me to unforeseen horizons, or was it the people I had met along the way, since the initiatory trip to the United States years ago? Was it just that I was blessed by the alternate viewpoints only available to those who leave their home country behind? 

As the Manila-bound plane rose into the air, I considered all those reasons to be true; however, it seemed, in fine, that I had had the courage to listen to myself, to let develop my inner self demanding more of life, claiming I had to be thrown disarmed and inexperienced into a world of constant challenge. Yes, it seemed I had found partial truth in these ramblings – I had brought a more difficult life upon myself in hope of becoming a better person, letting a better version of the sulky little French country girl come forward.  

As I landed at Hong Kong airport, slaphappy with exhaustion, I contemplated the many more unknown lands that would welcome me, the unexpected, terrific landscapes that would kindly hold me, simply offering their tones, their silence and soundless approval; do your best, sulky little girl, do your best and you will be fine, do your best and you too will eventually present your serene face to the world.  

Une réflexion sur “

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