Délices d’Orient : âcres parfums, aromathérapie & identités multiples //

Oriental Delights: Acrid Smells, Aromatherapy & Multiple Identities

Scroll down for the English version.


Février a compté un jour de plus cette année. L’air de Hong Kong était plus sec que d’ordinaire ce jour bissextile, plus léger, plus bleu comme pour signifier l’éclosion d’un jour spécial en même temps qu’un monde nouveau.

J’ai appris que je pouvais cohabiter avec un colocataire manquant quelque peu d’hygiène, et n’en être presque pas gênée. Car oui, c’est la vérité – M., mon flatmate brésilien, a fait le choix de puer. C’est bien un choix, quand on sait que ledit cinquantenaire blond décoloré juge bon de ne jamais ouvrir sa fenêtre, exhalant ainsi une odeur âcre et disons-le, dégueulasse, chaque fois qu’il ouvre la porte de sa tanière. Prise d’une envie de surgir dans sa chambre un spray désodorisant à la main, me voici pourtant contrainte à l’inaction, réduite à l’étouffement, par lâcheté autant que par angoisse de passer pour une personne vulgaire et sans cœur. Il est des situations qu’il n’est possible que de subir, et non de dominer… Si l’on excepte la fois où j’ai saisi ma chance pour pulvériser du Fébrèze dans sa chambre alors qu’il se douchait (car il se douche ! Ô joie !) avant de me hâter jusqu’à ma chambre, pleine de culpabilité. Mazette, quel doux petit plaisir coupable.

Je me console en tapant sans gêne aucune contre son mur dès que je l’entends regarder des films érotiques à 3h du matin. De plus, je suis forcée de croire au destin devant l’arrivée de notre nouvelle colocataire. Aromathérapeute, la voici qui se met à disposer des brûle-parfums aux quatre coins de notre boudoir, embaumant les lieux avec ses huiles divines.

Oserais-je comparer la vie à des montagnes russes ?

J’ai aussi appris que les missionnaires chrétiennes de 22 ans d’Oklahoma pouvaient adopter un style vestimentaire hippie. Je le sais, parce que j’en ai rencontré une dans le tram, un midi. Elle est venue s’asseoir à côté de moi, a tourné sa jolie tête blonde vers moi et m’a dit, de but en blanc : « Where are you from ? » Alors que nous conversions de choses et d’autres pendant à peu près 45 secondes, je ne pouvais que constater l’électricité ruisselant de ses yeux. Deux taches d’un bleu d’autant plus vertigineux que son visage s’offrait directement à la lumière du jour, réduisant ses pupilles à des points de détail. Une minute après le début de notre entretien, cette jeune femme dont la beauté m’avait saisie s’est levée d’un bond et a disparu dans l’escalier du tram. Une apparition sans doute.

Hong Kong n’est pas une ville qui invite tellement à la flânerie. Elle est dense, ondée, imprévisible, chaotique d’apparence. Mais les rues étrangement seventies ont quelque chose de charmant, de douloureusement émouvant, comme pour dire « regardez, nous sommes des immeubles un peu laids, rapidement construits pour absorber les milliers de personnes qui s’entassent ici – n’appréciez-vous cependant nos couleurs absurdes, nos mille fenêtres et l’affront que nous faisons aux lois de la pesanteur ? »

J’ai appris qu’il fallait apprendre à laisser s’évaporer un peu la culpabilité. Que je ne pouvais pas ni ne parviendrai jamais à être à la fois prof de français, écrivain, photographe, contributeur pour magazines en ligne, voyageuse, guide touristique, curatrice d’ateliers d’écriture, assistante de foire d’art contemporain, amie, fille, sœur et amante ; qu’il faudrait toujours choisir des persona donnés à des moments T, des instantanés d’une identité perdue, déchue de son unité, éclatée aux quatre vents.

J’ai appris des choses sur la patience – mais aussi sur l’ici et maintenant, l’urgence du hic et nunc, son arrogance.

5 mois. 5 mois déjà sans que je sache comment – il me semble pourtant être encore neuve ici, être un nouveau visage parmi les sept millions deux visages de la cité. Je commence à connaître les rues, des trajets par cœur, les noms des bâtiments, les raccourcis. Je connais les endroits où manger, les offres spéciales au déjeuner, les verres pas chers en heure joyeuse. Pourtant je suis et resterai toujours une étrangère – ne parlant pas la langue, ne connaissant ni les tons ni les caractères – une gweimoi tout juste bonne à commander ses dim sum en anglais, le fantôme d’un passé colonial, le symbole de l’ex-invasion européenne.

J’ai appris qu’à Central, Sheung Wan et Soho, Sai Ying Pun, les Mid-Levels et tout le nord de l’île, il y aurait toujours du bruit derrière le chant des oiseaux et le vent dans les arbres ; toujours des perceuses, des grues et des marteaux-piqueurs, que le vrai silence n’existe pas tout à fait mais se trouve plus au sud.

J’ai appris que je pouvais être autant grisée que paniquée par la pléthore de possibilités qu’offre cette terre ; que parfois, prise de vertige devant les recherches d’emplois auxquelles je devrais consacrer des heures, les activités de réseautage que je suis censée explorer, les gens que l’on me conseille de contacter, je préfère ne rien faire – ne rien faire, laisser couler les heures et s’enfuir les opportunités, laisser s’évaporer le mince filet de propositions d’emploi que je pourrais récolter.

J’ai débarqué à l’aéroport de Hong Kong le 12 octobre 2015. Personne ne m’avait dit que j’aurais l’impression d’être au lendemain de ce jour cinq mois plus tard encore. Il n’y a pas de mode d’emploi. Pas de fiche à consulter. Seulement des impressions, les gens, la ville, les questions, l’étonnement, les non-règles inventées à mesure que les jours fuient, l’émotion qui me déborde, l’angoisse de devoir un jour y mettre fin, l’infinie étrangeté des sept mois à venir – leur inexorable expiration.


ENGLISH VERSION

February counted one extra day this year. The air of Hong Kong was dryer than usual on that intercalary day. It was lighter, bluer, as if to signal the birth of a new day as well as the dawn of a new world.

I have learnt I could share a flat with a hygiene-lacking flatmate and almost not care about it. No joking, I speak the truth – M., my Brazilian flatmate, has decided to smell. I feel entitled to call it a choice, considering said bleached blonde fifty-something year-old deems it acceptable to never open his window, thus exhaling an acrid and simply disgusting, manky smell every time he opens the door to his den.

Despite my desperate urge to leap into his room and frantically spray air freshener all over it, I must remain motionless and confined to constriction – driven by cowardice as well as by fear to come across as crude and heartless. Some situations are meant to be borne rather than controlled…Except for that one time I took my chance to Febreze his room while he was showering (the man showers! Rejoice!) before guiltily running back to my room. Let me tell you, that felt good.

I take comfort in shamelessly knocking against his wall every time I hear him watching porn at 3 am. Moreover, I am forced to believe in destiny when confronted with our new flatmate: an aromatherapist, she has begun placing perfume vaporizers all over our boudoir, thus filling the entire place with divine-fragrant oils.

Dare I compare life to a rollercoaster?

I have also learnt that 22-year old Christian missionaries from Oklahoma could display a hippie clothing style. I met one on the tram one day. She sat beside me, turned her pretty blonde head towards me and said, out of the blue: ‘Where are you from?’ As we shared small talk for about 45 seconds, I couldn’t help but notice the electricity streaming from her eyes nor stop staring into these two blue stains, all the more vertiginously blue because her face was directly exposed to the sunlight. Her pupils were like tiny bullet points. A minute into our conversation, this young woman whose beauty had startled me suddenly rose and vanished through the tram staircase – undoubtedly an apparition.

Hong Kong is not really the best city to ramble about. It is dense, wavy, unpredictable, of chaotic appearance. Yet, there is something charming and painfully moving about the strange seventies-style streets, seemingly calling out: ‘Look at us! We are slighlty ugly buildings, we sprung rapidly from the earth to soak up the thousands of people bunching up here – don’t you appreciate our absurd colours, our million windows and the slur we are on the law of gravitation nonetheless?’

I have learnt about letting guilt dissipate. I have learnt I could not, as of now nor in months to come, ever be a French instructor, a writer, a photographer, an online-magazine contributor, a traveler, a tour guide, a writing group leader, a contemporary art fair assistant, a friend, a daughter, a sister and a lover all at once; that one must always choose specific personas at given moments, snapshots of a lost identity – deprived of its unity, spread to the winds.

I have learnt about patience – but also about here and now; the hic et nunc, the urgency and arrogance thereof.

Five months. Five months gone by without my knowing how – I still, however, feel so new here, like a fresh face among the seven point two million faces of this city. I’m beginning to know streets, commutes, buildings’ names and shortcuts by heart. I know good places to eat, value lunch deals, cheap happy-hour drinks. Yet, I am and will always remain a stranger – speaking not the language, knowing not its tones nor its characters – an ignorant gweimui able only to order her dim sum in English, the ghost of a colonial past, the symbol of a past European invasion.

I have learnt that in Central, Sheung Wan and Soho, Sai Ying Pun, the Mid-Levels and the entire North of the island, there would always be noise clouding the birds’ singing and the wind gusting; always the sound of drills, cranes and jackhammers; I have learnt that true silence not quite exists there but can be found further south.

I have learnt I could be both thrilled and panicked by the plethora of possibilities this piece of earth can offer; that when dizzied by the hours of job-hunting I should be putting in, the networking events I should be attending and the people I should be calling, I would rather do nothing – do nothing, let hours go by and watch the handful of opportunities I could be getting evaporate into thin air.

I landed at Hong Kong airport on October 12th, 2015. Noone ever told me I would still have the impression of being in the wake of it all five months later. There is no user manual to read, no process to be taught – all I have are impressions, people, the city, questions, astonishment, non-rules invented as days fly by, overwhelming emotions, the angst of having to give up on them one day, the infinite strangeness of seven more months to come – their inescapable expiry.

7 réflexions sur “

  1. hello Julia. Merci pour ces textes, ces nouvelles du bout du monde, moi qui suis si parisienne, de Place des Fêtes à Trocadéro. Je t’ai laissé un message audio via WhatApp mais je ne sais pas si tu l’as eu. A bientôt par mail pour des fraîches news. bises kiss. Annabelle

  2. C’est tellement beau, tellement bien écrit, tellement plein de choses 🙂
    Tu l’as déjà écrit dans ton article mais je le répète, pas de culpabilité, c’est tellement important. Tu n’as de bilans et de comptes à rendre à personne. L’échec à proprement parler n’existe pas, donc quand tu as l’impression de faire du sur place pense à relire tes textes, pour constater la richesse de ton vécu et de ton expérience 🙂 Tu vis, tu apprends, c’est tout ce qui compte.
    Très bonne continuation, et à bientôt, j’en suis sûre.

    1. Merci pour cet adorable commentaire, tes paroles sensées et ton soutien ! Mille excuses de n’avoir toujours pas répondu à ton mail, j’ai commencé un brouillon mais n’ai pas encore trouvé le temps de le finir ! Je te réponds très vite 🙂

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